QU'EST CE QU'UN LANGAGE COMMUN?

« Là où trois personnes partagent l’envie de faire quelque chose ensemble, il y a une movida », Pérez Mínguez, photographe.

De la philosophie à la linguistique en passant par la sociologie et la psychologie, toutes les sciences se sont intéressées au Langage. 

La Langue: une normalisation

Nous avons choisi d’appeler l’association:  Common.Langage. Afin d’expliquer ce choix de dénomination qui pointe vers le langage, pour toi, quelle distinction ferais-tu entre le langage et la langue? Pourquoi ne pas s’être dénommé « Langue Commune » ou « Parole Commune » par exemple ? 

Pour moi, la langue est plus structurée, plus déterminée et plus lente dans son évolution que le langage. Les codes y sont arrêtés à l’Espagne, l’Italie ou la France, à chaque pays. L’Académie royale du langage espagnol 1, son travail est par exemple de conserver la langue espagnole, de la rendre propre à l’Espagne mais aussi de la rendre propre (rires).  

Oui, comme nous en France  avec l’Académie Française 2 dans la pureté du dictionnaire. Pour rejoindre les codes de la langue dont tu parles, cela croise totalement la définition de la langue par le linguiste Ferdinand de Saussure 3, qui souligne le caractère arbitraire de la langue en ce qu’elle a pour but de créer société. Il le fait en imposant un apprentissage sur lequel l’individu n’a aucune prise si ce n’est d’accepter et d’apprendre afin de pouvoir communiquer avec les autres sur les mêmes bases…bases permettant par exemple l’unification d’une région ou d’une nation, permettant aussi une certaine notion de peuple. C’est ce que les linguistes appellent la normalisation linguistique

Le langage : une codification non standardisée

Oui, c’est comme cela pour tous les pays. C’est pour cela que quand je parle de langue, de l’idioma, même si cela est dû au croisement de l’histoire des pays, c’est quand même maintenu, contenu beaucoup plus que le langage. Le langage est beaucoup plus complexe, plus dynamique, surtout aujourd’hui car cela rejoint beaucoup d’autres choses: des gestes, des comportements, des silences comportementaux, omissioni en italien. La langue nous apprend à dire mais pas à omettre ou à se taire. Dans mon expérience, en arrivant en France depuis Madrid et même si j’ai compris immédiatement beaucoup de chose en français dans les paroles par contre dans les gestes, les silences, je n’ai rien compris et l’on ne m’a pas compris non plus. Il y a une non-parole dans les silences. Et en France, vous avez beaucoup de silences… et nos gestes ne signifient pas la même chose.  

Ce que tu dis à propos des silences rejoint totalement l’ouvrage « Le Langage Silencieux » de l’anthropologue américain E.T. Hall. 4 Il précise dans son ouvrage que si le langage façonne les modes de pensée, il existe aussi tout un champ d’expression sans paroles qui « en dit long » avec beaucoup de « sous-entendus ». En somme, ce langage silencieux est aussi codifié par la culture d’un pays ou la culture d’un groupe . D’ailleurs, ce langage est peut être moins accessible que la langue, justement parcequ’il n’est pas standard.  D’où la complexité qui nous intéresse dans le Langage. 

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La parole : l’individu et le collectif

 Je vais prendre un autre exemple en Espagne. Dans la même ville il existe différentes classes sociales. On a une banlieue qui n’est pas aussi séparée qu’ici à Paris: on a les bourgeois, on a les “bobos”, on a les punks. Hors, tout ça, ce sont des langages différents avec la même langue.  Parce que la façon comportementale est différente. Pour exemple, j’ai parlé espagnol et italien depuis ma naissance. Lorsque j’arrive de Rome à Madrid à l’adolescence, et que je commence à sortir toute seule ou avec les amis et à me déplacer, dans d’autres quartiers, en dehors de la structure installée du voisinage, de la famille, de la structure sociale habituelle et des amis de toute la vie, je me suis sentie comme une immigrante et là je te parle de ma langue maternelle espagnole. Pour exemple, il m’a été dit, un jour,  “c’est jolie cette peluco”, ce qui signifie une montre dans le quartier de Vallecas, 5et seulement là. Donc Vallecas a une façon de parler, Usera 6a une autre façon de parler, dans le centre de Madrid, encore une autre façon de parler, et dans Chueca, 7avec Almodovar et la movida 8dans les années 1980 dans laquelle j’étais, c’était une façon de parler qui englobait toutes les autres. 

C’est intéressant parce que tu parles de « façon de parler » et non de la parole en soi. Et c’est dans ces manières de détourner la langue, d’inventer, que le langage apparait.  Donc le Langage, s’écartant dans tes exemples des termes courants pour signifier une montre ou s’écartant, avec la movida, des codes sociaux établis , a pour but … de créer des groupes ou des communautés avec leurs nouveaux codes? 

Non.  Car après le franquisme, en Espagne, lorsque l’on parle d’ouverture, lorsque l’on parle de liberté, on parle d’acceptation et l’on parle de croisements. Il ne s’agit pas de communautés, au contraire. Tous ces parlés sont bienvenus, sont bien aimés et cela fait du bien de les connaître: “moi je m’intéresse, moi je t’imite, moi je te dis”. C’est un langage très constructif, très évolutif . Et puis, tu parles de but mais la movida n’avait pas de but. Ce n’était pas construit, structuré, c’était un « joyeux bordel » comme vous dites (rires). Une liberté. Ensemble. Les codes sociaux étaient bousculés parce que c’était très populaire, admis et aimé par toutes les générations.  

Donc c’est à partir du moment où l’on met des codes qui ne sont pas forcément langagiers et qui, au contraire, essaient de s’écarter de la langue que le langage apparait dans sa capacité ? Au fond, le langage est la possibilité de s’extraire d’une langue codifiée qui nous contraint pour créer quelque chose en commun grâce à de nouveaux codes ou par déplacement de leurs significations. Et ce n’est pas seulement la parole, évidemment elle est importante, mais le code vestimentaire, la façon d’être, tout ce qui peut faire sens?  

Oui, pour exemple, dans le 15M, parce que c’était à la base très communautaire. On se retrouvait avec des professeurs d’Université, des étudiants, le prolétariat, les salariés, les retraités mais on n’a pas conservé chacun notre propre façon d’utiliser la langue espagnole.  On a essayé de se comprendre, de créer un langage commun, pour pouvoir débattre pendant que nous occupions la place car nous savions que cela n’allait pas durer éternellement. On a créé des codes, des outils par l’intermédiaire de whatsapp : “à la place, à telle heure, Pasàlo “, c’est à dire “partage, fais rouler!”. On ne parlait pas des débats par cet intermédiaire car le but était de se rencontrer. Ce n’était pas public sur les murs des réseaux sociaux mais toujours par whatsapp, moyen de communication quotidien en Espagne car les forfaits téléphoniques, tels que vous les avez en France, n’existaient pas en ce moment. “Pasàlo” est devenu comme un code. Pourquoi je penses qu’ici cela n’a pas été bien compris pour Nuit Debout. Parce qu’ils ont pris les codes venus d’un autre lieu sans inventer les leurs. 

Notes et références

1 L’Académie royale espagnole ( Real Academia Española, RAE), est une institution dont la tâche consiste à normaliser la langue espagnole. Sa mission est de veiller à ce que l’évolution de la langue espagnole, dans sa constante adaptation aux besoins de ceux qui la parlent, ne vienne pas rompre l’unité linguistique du monde hispanique.

2 L’Académie française est une institution française dont la fonction est de normaliser et de perfectionner la langue française. Sa mission est de travailler à « donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences »

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4 Le Langage silencieux est un ouvrage de Edward T. Hall paru pour la première fois en 1959 sous le titre The Silent Language. Le Langage silencieux ne désigne pas la langue mais sous-entend que les hommes sont également susceptibles d’échanger via des modes de communication contextuels, complexes et tacites en mots. Au delà de cette simple constatation, l’auteur prétend mettre le doigt sur un domaine de recherche encore inexploré : si les gens sont capables de parler sans employer de mot, il existe un univers associé autour des comportements culturels qui n’a pas été exploré, ni étudié, et de ce fait, proie à l’ignorance. L’auteur déplore que les occidentaux vivent dans « un monde de mots » et aient la prétention d’en vouloir y déduire des théories. Le fait de parler n’exclue pas que le reste de notre comportement puisse également en dire long. Ainsi, Hall qui considère comme certains, le fait que le langage façonne les modes de pensées, souhaite dorénavant pourvoir s’attaquer à la réalité des autres formes de systèmes culturels. 

5 District au sud-est de Madrid

6 District au sud de Madrid

7 Quartier situé en plein centre-ville de Madrid, près de la Gran Vía.

8 La Movida (ou Movida madrileña) est le nom donné au mouvement culturel créatif qui a touché l’ensemble de l’Espagne pendant la fin de la période de la transition démocratique espagnole, au début des années 1980, après la mort du général Franco.