LES MOTS, MURMURES DU MONDE - 1/5

Les Mots et les Choses.

Que sont les mots? Comment nous donnent-ils accès au Monde? Que nous disent-ils sur nous-même? Tous les quinze jours, nous vous proposons un regard initiant ce voyage dans le cadre d’un thème. Aujourd’hui, nous appelons Roland Barthes, critique littéraire et philosophe, pour aborder Les Mots, les Choses & l’Ordre institué

Préambule

En 1964, Jean-Paul Sartre publie son roman autobiographique, Les Mots. En 1965, Georges Perrec publie Les Choses. En 1966, Michel Foucault publie son essai, Les Mots et les Choses. Les Mots et les Choses sont donc au centre de toutes les attentions et intentions en ce milieu du XXème siècle. Pourquoi? 

C’est la question à laquelle nous tenterons de répondre en deux temps car il nous faut faire un détour préalable par les notions de Mot et de ChoseEn effet, parler des mots avec des mots nous oblige à aller au-delà du langage afin de ne pas rester dans une boucle sans fin: celle des mots renvoyant à eux-mêmes et à leurs signification dépliées au cours du temps.

Il s’agit, au contraire, de revenir à la racine: le Mot. Suivre sa trace en tant qu’englobant un tout;  faire écho à ce que le mot tente de signifier: la Chose. Il s’agit de tenter de comprendre le lien qui unit le Mot et la Chose; tenter de dévoiler la structure sous-jacente et ce que cette structure signifie. Prendre du recul, pour se laisser un espace de réflexion.

C’est ce voyage que nous vous proposons ici, sous fond de la pensée de Roland Barthes ayant fait du langage sa matière première de réflexion et du langage littéraire son moyen d’expression et d’analyse. Alors, bonne lecture à tous et toutes ! 

Le Mot compte triple

L’Un et le Multiple

Nous ne pouvons pas édifier le monde sans le mot. Nous avons besoin des mots pour d’autres tâches que la communication. Le mot, pas l’algorithme […] ”, Entretiens, Roland Barthes, 1967

« Le mot », « des mots ». Roland Barthes semble distinguer ces deux termes. Mais qu’est ce que le Mot? Question semblant simple, de prime abord, mais qui a plongé nombre de linguistes dans des abîmes de réflexions jusqu’à ce qu’ils décident tout simplement de se débarrasser du mot Mot pour analyser le langage.

Si l’on parcourt les dictionnaires au fil des siècles qui, du Moyen Français (1330-1500) au dernier opus de l’Académie Française, définissent les mots, l’on perçoit une constante. Ce qui définit le terme Mot est son caractère unitaire: le Mot parle de l’Un. 

Le Mot est Un dans sa relation exclusive entre un son et une signification. 

Ainsi, au XIVème siècle, le Mot signifie “Émission sonore (par la voix ou par un instrument) pourvue d’une signification dans un système très restreint et dans un contexte donné (ici la chasse)”. On disait alors “sonner le mot”. Terme actuel que l’on reconnaît, mais inversé: “ce mot sonne bien”. Aujourd’hui, le Mot est défini par “la plus petite entité sonore ayant une signification dans une langue et pouvant être distingué par un séparateur: un blanc à l’écrit ou une pause à l’oral.

Le mot est Un parmi le Multiple. 

Le mot est parmi les autres mots, toujours. En effet, l’unicité d’un mot n’est possible que par le fait d’un mot différant d’un autre mot. C’est cette unicité qui permet au mot d’être contextuel, c’est à dire de pouvoir créer, avec les autres mots, un assemblage ayant du sens.

Le Mot est Un regroupant le Multiple. 

Chaise est un mot, Dans est un mot, Mot est … un mot. Voilà donc que le terme Mot renvoie à lui-même? Oui, car nous arrivons là, à rebours, au bout d’une classification dans laquelle le Mot englobe tous les autres. Le Mot est l’Un qui peut être divisé en plusieurs parties : adverbes, pronoms, déterminants, nom, etc. Le Mot peut désigner n’importe lequel de ces sous-ensemble, et ce dans toutes les langues. 

Le Mot dans son unicité compte triple, toujours: dans sa forme unifiant un son et une signification; dans sa fonction contextuelle séparant les mots ; dans sa structure regroupant tous les mots. Unifier, séparer, regrouper: nous voilà bel et bien face à une mise en Ordre.

Le Mot, la Chose & le Monde

Le Mot est au Langage ce que la Chose est à la réalité.

Si le Mot est une mise en Ordre, c’est celle de notre capacité innée, le langage, afin de pouvoir ex-primer quelque chose; c’est à dire sortir de nous-même une chose parmi d’autres choses. Mais qu’est-ce alors que la Chose?

Il faut revenir ici à la définition première de ce mot, en 842, venue du terme latin cosa: « réalité concrète ou abstraite généralement déterminée par le contexte». La Chose regroupe donc toute réalité, toutes les choses de ce monde. La Chose, tout comme le Mot, nous parle de l’Un et du Multiple. Ce n’est pas un hasard si cette racine latine cosa donnera un autre mot français: cause au sens de l’origine, la source.

Le Mot est la mise en Ordre du langage afin de pouvoir exprimer la réalité concrète ou abstraite. Le Mot est au langage ce que la Chose est à la réalité.

Roland Barthes ne dit pas autrement lorsqu’il précise que “nous ne pouvons pas édifier le monde sans le mot”. En effet, si l’on prend le terme monde comme “l’ensemble des choses”, c’est à dire  la Chose, nous pourrions dire : “Nulle Chose sans le Mot”.

Nous sommes loin ici du texte biblique  précisant: In principio erat Verbum, Au commencement était le Verbe.  Car il ne s’agit pas ici de donner la primauté au Mot créant la réalité, la Chose et donc le monde.  Il ne s’agit donc pas de dire “Nulle Chose par le Mot”. Le Mot et la Chose ne peuvent s’accorder dans une transcendance dont la primauté de l’un vaudrait pour vérité de l’autre et ce, dans une relation verticale. 

Le Mot et la Chose parlent d’immanence, d’une relation horizontale, d’une plongée dans le monde: l’un ne va pas sans l’autre. Le Mot et la Chose sont liés par un principe d’équivalence: le mot est une Chose et la chose est un Mot.  Nulle hiérarchie ici mais une relation qui se cherche, se réalise tout autant qu’elle s’oublie et se fracture car et les mots et les choses peuvent aussi tomber dans l’oubli des êtres humains. 

 

Les Mots,  les Choses & l’Ordre

L’Ordre règne

Le mot en tant qu’il crée la chose et la chose en tant qu’elle crée le mot, est donc un accès au monde qui nous entoure. Ce va-et-vient incessant de création donne existence à une structure c’est à dire à un agencement des parties par rapport à un tout. Cette cohérence créée est notre réalité. Cette cohérence souhaitée est une mise en Ordre comme le précise en 1967 Michel Foucault , philosophe contemporain de Roland Barthes, dans son ouvrage Les Mots et les Choses

L’Ordre c’est à la fois ce qui se donne dans les Choses comme leur loi intérieure, le réseau secret selon lesquelles elles se regardent en quelque sorte les unes les autres et ce qui n’existe qu’à travers la grille d’un regard, d’une attention, d’un langage; et c’est seulement dans les cases blanches de ce quadrillage qu’il se manifeste en profondeur comme déjà là, attendant en silence le moment d’être énoncé. 

L’Ordre est un appui pour l’Homme dans le tourment d’une Nature dont il a toujours voulu s’extraire en tant qu’être pensant. Ce n’est pas pour rien si le verbe Choser est apparu au XIIIème siècle pour signifier tourmenter. En effet, l’accès aux choses par les mots ne va pas de soi. Rappelons-nous que, et le Mot et la Chose, dans leurs définitions premières emportent avec elles la notion de contexte, c’est à dire nouer ensemble

Si le rapport entre les Mots et les Choses est du domaine d’une mise en Ordre du Monde; si l’on sait que tous deux sont contextuels, ne peut-on penser que nous sommes ici dans le cadre d’une forme de discours sur le Monde?

L’idéologie de la langue

Les codes fondamentaux d’une culture – ceux qui régissent son langage, ses schémas perceptifs, ses échanges, ses techniques, ses valeurs, la hiérarchie de ses pratiques – fixent d’entrée de jeu pour chaque homme les ordres empiriques auxquels il aura affaire et dans lesquels il se retrouvera

 

Derrière l’apparente nature naturelle du langage et de la langue se cache une forme de pensée, un déjà là.  Langage et Langue sont donc du domaine de l’idéologie, c’est à dire un ensemble cohérent de doctrines, de codes menant à un certain ordre.

On pourrait souligner ici le côté arbitraire d’une telle structure puisqu’elle est le fruit d’une décision qui nous échappe. Arbitraire que l’on retrouve au sein même du rapport entre un Mot et une Chose lorsque le mot se doit de donner une signification à une chose par un son. C’est ce que précise le linguiste Ferdinand de Saussure dans son Cours de linguistique générale en 1916:

L’idée de « soeur » n’est liée par aucun rapport intérieur avec la suite de sons s-ö-r qui lui sert de signifiant ; il pourrait être aussi bien représenté par n’importe quel autre : à preuve les différences entre les langues et l’existence même de langues différentes (…)

La dénomination est donc, elle même, arbitraire.

Le Huis Clos

C’est ainsi que Roland Barthes n’hésitera pas en 1977, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, à définir la langue comme totalitariste: 

Mais la langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire…. Dès qu’elle est proférée, fût-ce dans l’intimité la plus profonde du sujet, la langue entre au service d’un pouvoir .. Dès lors que j’énonce, je suis à la fois maître et esclave : je ne me contente pas de répéter ce qui a été dit, de me loger confortablement dans la servitude des signes : je dis, j’affirme, j’assène ce que je répète … Dans la langue, donc, servilité et pouvoir se confondent inéluctablement. Si l’on appelle liberté, non seulement la puissance de se soustraire au pouvoir, mais aussi et surtout celle de ne soumettre personne, il ne peut donc y avoir de liberté que hors du langage. Malheureusement, le langage humain est sans extérieur : c’est un huis clos.

Servilité et pouvoir? Oui, par la structure même de la langue et sa mise en ordre. Le philosophe Henri Lefebvre ne disait pas moins dès 1961 dans son ouvrage Critique de la vie quotidienne en définissant l’aliénation: 

 

C’est un ensemble de pratiques, de représentations, de normes, de techniques, institué par la société elle-même pour réglementer la conscience, y mettre un « ordre », éliminer les écarts excessifs entre le « dedans » et le « dehors », assurer une correspondance approximative entre les éléments de la vie subjective, organiser et maintenir les compromis. Ce contrôle social des possibilités individuelles n’est pas absolument imposé ; il est accepté, mi-subi, mi-voulu, dans une ambiguïté incessante ; la même ambiguïté permet à l’individu de jouer avec les contrôles qu’il institue en lui-même, de se jouer d’eux, de les contourner, de promulguer règlements et lois pour mieux leur désobéir. 

La langue protège ceux qui font appartenance. Fruit de l’éducation, elle est notre première délégation de pouvoir à la société organisée. Elle est, en somme, notre premier acte politique nous donnant droit de Cité en acceptant sa souveraineté. 

La politique linguistique

Le sociologue Pierre Bourdieu prolongera l’approche de Roland Barthes en 1982 dans son ouvrage Ce que parler veut dire :

On ne devrait jamais oublier que la langue, en raison de  son infini capacité générative, mais aussi, originaire..est sans doute le support par excellence du rêve de pouvoir absolu. 

Le pouvoir que je délègue, dès mon apprentissage langagier, m’est rendu, tout au long de ma vie sociale, par une capacité de pouvoir dans un cadre, un ordre, qui est celui de la société. Il me permet d’être avec les autres, en tant qu’ayant la même capacité langagière que moi. Il m’autorise tout autant à agir avec, sur, voire contre les autres. 

On comprendra alors facilement que le pouvoir que j’ai délégué à la société doive-t-être protégé dans sa capacité à tenir sa promesse souveraine. Un pacte est un pacte.  Ainsi, l’autorité exécutoire, le chef du gouvernement, est-il le gardien de la langue française et se doit de mettre en place une politique linguistiqueA sa disposition, deux outils institutionnels : d’une part, l’Académie française dont «  la principale fonction sera de travailler, avec tout le soin et toute la diligence possibles, à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. » (Article 24 des statuts.); et d’autre part, la délégation générale à la langue française et aux langues de France, « chargée d’animer et de coordonner la politique linguistique du Gouvernement et d’orienter son évolution dans un sens favorable au maintien de la cohésion sociale« . Si l’Académie française a pour devise l’immortalité de la langue française, la délégation générale à la langue française gère son évolution sociale. Ces deux institutions ont à disposition l’outil constitutionnel que sont le Droit et la Force publique et ce, conformément  à l’article 2 de la Constitution qui dispose que « la langue de la République est le français« .  Ainsi est « garantie à nos concitoyens un droit au français« . 

 

Les mots et la révolution permanente

Les mots sont les murmures du monde car ils chuchotent à nos oreilles l’Ordre structuré les liant aux Choses. Les mots parlent dans cet Ordre, bien avant que je ne les utilisent pour signifier une chose. 

Ainsi la langue est-elle une expression du pouvoir tout autant que celle d’une servilité. Mais alors, un contre-pouvoir est-il possible?  Sommes-nous voués à rester pieds et poings liés à cette maison close, ce Huis-clos?  

C’est ce que nous analyserons dans le prochain article: Les mots et la révolution permanente

EN SAVOIR PLUS
  •  Le Mot et le Langage

Interview  de Roland BARTHES par Georges CHARBONNIER pour France Culture en octobre1967. Cliquer ici

  • Le Mot, les Choses & l’Ordre

    Interview de Michel FOUCAULT par Pierre DUMAYET pour son livre « Les mots et les choses », 15 Juin 1966, archives de l’INA.  

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