ETRANGER & EUROPÉEN, LE LANGAGE : R.ITAL

Détour par le roman de François Cavanna, Les Ritals, 1978

 
Temps de lecture: 6 minutes
Article mise à jour: 07 Septembre 2019. 

Macaroni en Belgique et en France; Spagettifresser et Itakas en Allemagne; Maiser, Piaf, Tschinggali, Minghiaweisch, Pioums, Maguttes  en Suisse;  Rital en France. L’argot populaire semble se plaire à nommer l’immigrant.e italien.n.e dans des significations souvent péjoratives voire insultantes, d’autant plus nombreuses que l’immigration a semblée forte et invasive. Entre dévoreur de spaghettis ou de polenta, porteur de couteau à la peau bronzée, voleur, cet ostracisme vaudra pancarte comme: «Interdit aux chiens et aux Italiens » 

Alors même que l’immigration italienne est présentée, en France, en Suisse tout autant qu’en Belgique, comme le modèle d’intégration réussie à contrario d’autres immigrations, posons ici une certaine absence de mémoire ou plutôt une volonté d’oublis.

Car, bien que venue de nos voisins territoriaux en France, l’immigration italienne a connue bien des heurts, quelquefois meurtriers, et des mises à l’écart. Cette même mise à l’écart qui vaut encore, pour tout migrant, d’être à l’origine d’une stigmatisation en bout de chaîne réflexive par le fait qu’ils se regroupent entre-eux. Double peine oublieuse d’un lien de causalité. Triple peine si l’on ajoute que ce sont les pays “accueillants” qui, dans un contexte historique de développement économique, font appel à l’immigration en tant que main-d’oeuvre palliant un déficit sur des tâches dures, à prédominances physiques et souvent mal payées. 

Hors, cette volonté économique ne coïncide pas avec le pacte social créé afin d’unir les citoyens dans une promesse actée par la naissance au sein d’une Nation 1: celui d’un apprentissage commun et  suffisant pour y développer un à-venir dans un cadre, lequel tisse une sensation de liberté si ce n’est un horizon des possibles. Que ce pacte semble brisé par la venue d’autres que nous jouissant de la même promesse et c’est tout le cadre structurel qui semble disparaitre, provoquant un sentiment d’injustice. C’est alors que l’appel à se rendre justice peut aboutir au massacre d’Aigues-Mortes ayant eu lieu en 1893 contre les ouvriers italiens. La peine que l’on fait subir s’y auto-justifie et retrouve la racine latine de ce mot poena 2 en tant que réparation

La compagnie embauche autant que possible des Italiens et, au fur et à mesure, renvoie les ouvriers français qui ne peuvent pas accepter un salaire insignifiant pour un travail pénible. Cet état de choses avait depuis longtemps soulevé un mécontentement très vif chez les ouvriers français. Hier, les esprits étaient plus vivement surexcités. 

Des ouvriers français se groupaient à Aigues-Mortes et, après avoir battu le rappel, se dirigeaient au nombre de 250 environ vers Fangousse. […]

Les Italiens se réfugiaient dans une boulangerie qui fut aussitôt assiégée et prise d’assaut. Une bagarre épouvantable se produisit alors. Les Italiens furent assaillis à coups de bâtons et de fourches  ; une dizaine tombèrent tués, autant grièvement blessés.

Les autres s’enfuirent dans la campagne et dans la ville, mais furent poursuivis et un grand nombre blessés. L’opinion générale est que, en dehors des 10 morts et des 40 blessés qui sont à l’hospice Saint-Louis, il y a encore des morts et des blessés dans les marais, que l’on ne retrouvera que demain.

Journal Le XIXème Siècle, 19 août 1893

De cet exemple dramatique, qui ne fut hélas pas le seul en pleine explosion du capitalisme industriel prenant conscience de l’importance du « capital humain », l’on comprend que l’économie et la société peuvent ne plus se croiser, voire peuvent s’opposer. Mais cet exemple est aussi l’expression anthropologique qu’au fond, peu importe d’être transfrontalier, la notion d’autre que moi doublée d’invasif, d’intrusif voire de traître ne connaît ni limite, ni espace. La notion grecque de métèque, étymologiquement l’étranger sans citoyenneté, a la peau dure. Métèque et Mat3mais pas forcément échec et mat car ce sont aujourd’hui 1,9 millions personnes d’origine italienne qui vivent en France. 4Quel en fut le prix? 

Des émigrants italiens à la gare de Brig en 1956.

R.ITAL : Réfugié ITALien, mention portée sur les papiers des immigrés venus en France après la seconde guerre mondiale.

Que l’on soit immigrant dans un pays d’accueil, l’on devient par un même trait émigrant dans son pays natal et migrant au fond de soi. C’est cette histoire que raconte de façon autobiographique l’écrivain François Cavanna dans son roman “Les Ritals” en 1978. François Cavanna y retrouve son point de vue d’enfant et d’adolescent pour écrire la chronique familiale, politique et sociale de la communauté italienne installée à Nogent-sur-Marne dans les années trente.

Les Ritals ? On l’a compris, ce sont les italiens tels que l’argot s’amuse à les appeler, tronçonnant par manie d’aller plus court et plantant un R devant pour l’euphorie…..

On a commencé à nous appeler les Ritals quand j’avais dix ans. Avant c’était les macaronis..

Un jour, le gouvernement s’avisa que c’était peut-être pas très malin de garder tous ces travailleurs ritals dans un pays qui n’avait pas assez de travail pour ses propres enfants. Jusque là, il avait supporté, parce que les chômeurs étaient des Français, des gens d’usine et de bureau . Mais voilà qu’à leur tour les chantiers débauchaient et que les Ritals touchaient l’allocation. Ça, c’était plus possible, ça. Absolument délirant. Je comprenais très bien tout parce que je le lisais dans les journaux que maman rapportait de chez ses patronnes : Candide, Gringoire, L’Ami du Peuple, l’Action française… Les journaux des patronnes expliquaient comme quoi si la France en était là c’était rapport aux métèques, qu’ils avaient tout envahi et qu’ils pourrissaient tout. Il y avait dedans des dessins, plein, qui disaient la même chose que les articles écrits, mais en raccourci, très bien dessinés, tu comprenais tout de suite, même si t’étais trop pressé pour lire l’écrit ou que t’avais pas envie, d’un coup d’œil tu te faisais ta petite idée de la chose, et en plus tu te marrais parce que c’était des dessins humoristiques, ça veut dire qu’ils sont faits pour faire rigoler les gens, mais pas bêtement, comme au cirque, non : en leur faisant comprendre des choses difficiles. 

François Cavanna, Les Ritals, 1978

1 C’est le sens même de l’acte de naissance faisant de toute personne née en France, une personnalité juridique située au sein d’une famille et de la société par le législateur. Cet acte donne l’aptitude à être titulaire de droits et de devoirs.

2 poena , dans Félix Gaffiot, Dictionnaire latin français, Hachette, 1934. URL: https://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php?q=poena

3 Titre du premier album solo d’Akhenaton, du groupe de RAP marseillais IAM, sorti en 1995.

« Nous avons subi la loi des visages pâles
Car mat est le métèque
Pour dix balles, accompli les tâches et les travaux les plus sales
Car mat est le métèque« 

4 Michèle Tribalat, « Une estimation des populations d’origine étrangère en France en 2011 », Espace populations sociétés. URL: https://journals.openedition.org/eps/6073#quotation

EN SAVOIR PLUS
  • Extrait de la pièce Les Ritals d’après le roman de François Cavanna. Mise en scène: Mario Putzulu

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