CHRONIQUES DE LA BANLIEUE: ASPHALTE

CHRONIQUES DE LA BANLIEUE: ASPHALTE

CHRONIQUES DE LA BANLIEUE

Détour par le film "Asphalte" du romancier & réalisateur Samuel Benchetrit.

Temps de lecture: 10 minutes
Article mise à jour: 16 Septembre 2019. 

Elle court, elle court la banlieue comme le précisait le film de Gérard Pirès en 1973, et nous n’avons de cesse de courir après ce mot: Banlieue.

Le cinéma, de par sa méthode narrative, n’échappe pas à cette mise en mouvement. Qu’il prenne pour thème des réalités sociales et territoriales  la spécifiant ou qu’il y plante son décor, et voilà que le film-de-banlieue naît, coincé dans un genre à mi-chemin entre le film populaire et politique. 

Ce qu’est un film-de-Banlieue est un questionnement posé par la critique cinématographique depuis une dizaine d’années. Questionnement qui rejoint le flou de définition de la Banlieue: une réalité, des réalités, un mythe, une représentation fictionnelle? 

Avec le film Asphalte, réalisé en 2015 par le romancier et réalisateur Samuel Benchetrit, la Banlieue prend pour point de démarrage et décor, une cité dite HLM. Majoritairement filmé à l’intérieur d’une des barres de la Cité, Asphalte prend pour intention de parler de la Banlieue autrement en partant de trois rencontres fortuites impliquant cinq habitants.

Ode à l’amour et à la solidarité des gens de banlieue, ce film est l’occasion de parcourir deux questionnement sous-tendant ce film et les propos du réalisateur: comment le seul fait de filmer une Cité peut-il aboutir à l’évocation de la Banlieue, génériquement comprise?  Comment passe-t-on de la Banlieue et à la formation d’un idéal-type, les banlieusards? Deux questionnements pour trois trajets:

Ce film réunit deux des nouvelles des Chroniques de l’asphalte que j’ai écrites en 2005 auxquelles j’ai adjoint l’histoire d’une comédienne qui vient s’installer dans ce même HLM désaffecté d’une cité 

Dossier de presse, septembre 2015

Je cherchais un immeuble vide, qui allait être détruit. Quand une personne de la production m’a envoyé les photos de cette barre de la cité Bel Air de Colmar, elle m’a tout de suite plu : son côté isolé, abandonné, fragile. J’aurais préféré une tour, là c’était une barre, mais il y avait quelque chose, je ne sais pas…

Dernières nouvelles d’Alsace, 12 Octobre 2015

Des cités à la Cité

Le décor, en tant que ce qui apparait à la vue, essence même du cinéma, est planté: la Cité

Le décor de Cité a bien entendu une filiation cinématographique et l’on pourrait citer de façon succinte en s’arrêtant à la date de 2015: le film Deux ou trois choses que je sais d’elle réalisé par Jean-Luc Godard, datant de 1967 et tourné dans la Cité des 4000 à la Courneuve; en passant par Le Thé au harem d’Archimède, datant de 1985 et réalisé par Mehdi Charef dans la Cité du Luth à Gennevilliers; le film La Haine, réalisé par Mathieu Kassovitz datant de 1995 et tourné dans les Cités des Muguets et de la Noé à Chanteloup-les-vignes; le film L’esquive, réalisé par Abdellatif Kechiche datant de 2004 et tourné dans la Cité des Francs-Moisins à Saint-Denis; le film Dheepan, réalisé par Jacque Audiard datant de 2015, et tourné dans la Cité des Coudraies à Poissy.

C’est dans ce cadre de la production cinématographique qu’apparait le film Asphalte en cette même année 2015 et tourné dans la Cité du Bel-Air à Colmar. Nous voici donc dans cette Cité construite en 1957, à 600km de la Cité des Mordacs de Champigny-sur-Marne datant de 1960 et dont le décor sert de toile de fond au roman autobiographique Le temps des tours que le réalisateur souhaite retranscrire, en partie, dans son film.

Mais comment passe-t-on d’une cité HLM à une autre, quelle que soit le lieu de son implantation? Cette possibilité même de dé-territorialisation et  re-territorialisation n’est compréhensible que par la possibilité d’une équivalence de ces cités, en tout cas visuellement puisque l’on parle ici, pour le moment, de décor 

Hors cette équivalence n’est pas due à un effet cinématographique de cadrage ou à un décor ex-nihilo. Elle prend place au sein de la réalisation constructive, dans une ampleur nationale, d’un modèle idéal et standard entre les années 1950 et l’année 1973; année qui fixe légalement l’arrêt de reproduction de ce modèle systémique, mais non de son vécu.

Elle est une réalité, donc, construite pendant plus de vingt années et toujours actuelle. Elle est cependant une fiction dans son contexte de démarrage, contexte particulièrement euphorique des trente glorieuses. Cette fiction initiale, nous la prenons au sens de « produit de l’imagination qui n’a pas de modèle complet dans la réalité« .  Produit imaginatif, donc, dans la filiation de laquelle on retrouve dès 1898 l’idée de la cité-jardins autonome, modèle anglo-saxon de « l’union nécessaire mais joyeuse » de la ville avec la campagne et qui sera construite à partir de 1919 en région parisienne dans un vaste programme d’Etat. Cité-jardins qui change de modèle en 1931 pour un rationalisme fonctionnel avec l’apparition de la Cité-jardin de la Muette à Drancy qui promeut la répétition d’éléments urbains identiques définis à partir de critères d’orientation. L’air et le soleil, régénérateurs, sculptant les bâtis et leurs rapports, peuvent dorénavant se passer de la notion territoriale de campagne et, à fortiori, de son seul rapport horizontal au jardin.

Exit donc le jardin: la Cité-jardins de la Muette devient la Cité de la Muette et cette Cité est qualifiée, pour la première fois en 1935 de part son ampleur et sa révolution, de grand ensemble. Cité et grand ensemble sont, dorénavant, unis dans une relation proxémique, l’une renvoyant à l’autre. 

1929-1948. Cité-jardin de Champigny sur Marne, 1196 logements.  Architectes: Pelletier & Teisseire. 

 

1931-1934. Cité-jardin de la Muette, Drancy, 950 logements.  Architectes: Beaudouin et Lods. 

 

 1952-1953: Cité de Rotterdam, Strasbourg, 800 logements. Architecte: Eugène Beaudouin

Ainsi la Cité devient-elle, après-guerre, le modèle standard d’une fusion opérationnelle du charme ancien de son étymologie grecque et de la modernité des formes architecturales permettant de qualifier de grands ensembles qui peuvent prouver leurs capacités d’autonomie et de régénération de la Ville. 

Point de départ de ces réalisations standardisées, la Cité de Rotterdam à Strasbourg en 1952 après laquelle se répéteront pas moins de 300 Cités créant 1,2 million de logements sociaux locatifs en vingt ans. 

 

Bien sûr, l’histoire ne se passe pas à Colmar, mais dans une banlieue quelconque.

Dernières nouvelles d'Alsace, 12 Octobre 2015

De la Cité à la Banlieue

Une banlieue quelconque donc; n’importe laquelle et à ce point banale qu’elle regrouperait toutes les banlieues que l’on parle de Colmar, Paris, Lyon, Bordeaux et, au fond, toutes les villes-centres?

Derrière cet adjectif quelconque se dévoile, en fait, la formation langagière d’une identitéSubstance diffuse, en effet, la Banlieue ne semble accessible aujourd’hui que si elle est précisée par des adjectifs situant le contexte de ce dont on aimerait parler: rouge, industrielle, ouvrière, riche, résidentielle, défavorisée, aisée, ghettoïsée, parisienne, lyonnaise, lilloise, nord, sud, est, ouest, .. ou comme ici quelconque. 

Le détour quasi-obligé par l’ad-jectif signifie un fait important: la Banlieue est comprise comme une entité ayant et regroupant de multiples qualités et/ou de multiples rapports. Il y aurait donc bien une seule et même Banlieue. Mais précisons ici que cette unification est le fait même du langage. Il en est ainsi pour tous les Mots et toutes les Choses comme nous l’expliquerons dans une série d’articles ultérieurs sur les Mots murmures du Monde. Cependant, disons déjà que cette relation d’un Mot, tel que Banlieue,  et d’une Chose, la banlieue en tant que telle, est toujours basée sur une réalité

Mais alors quelle est cette réalité qui fait de la Banlieue, l’Une regroupant le multiple?

Une première approche est d’appréhender le fait que le récit sur la Banlieue proposé par le film Asphalte a été tourné dans le cadre de la ville de Colmar intra-muros. La réalité de Banlieue, que souhaite évoquer Asphalte, ne passe donc pas par le fait de filmer stricto-sensu la banlieue de Colmar dans sa réalité et d’en développer le côté générique la menant au quelconque. La réalité évoquée passe, en fait, par l’image de la Cité du Bel’Air située dans le quartier ouest de la ville de Colmar, le quartier Bel’air/Florimont, et donnant un air de Banlieue, générique

Si cette première approche ne nous dit rien, hélas, sur la réalité de la Banlieue en tant qu’Une regroupant une multiplicité, elle pointe le fait que les mots Cité et Banlieue, ainsi que leurs images, sont interchangeables de par leurs pouvoirs évocateurs. Cette interchangeabilité est d’ailleurs lisible dans les propos du réalisateur Samuel Benchetrit : 

En tant que double modèle, la Cité devient l’arché-type de la Banlieue à venir, ce qu’elle doit être à partir des années 1950. Une banlieue souhaitée, pensée en tant que lieu d’expérimentations régénératrices et in fine réalisée. Ce faisant, la Cité a réifiée la Banlieue en tant qu’objet géo-politique.

Et l’on retrouve ici l’intention ayant donnée naissance au terme Banlieue en 1185: « espace (d’environ une lieue) autour d’une ville, dans lequel l’autorité avait juridiction« . Non que la ville-centre ait forcément posée une autorité sur les communes avoisinantes mais que l’Etat a sommé les villes-centres de s’occuper d’une Banlieue qu’elles découvrent; tout autant qu’elles se doivent de créer les outils financiers et les réponses urbaines urgentes qu’elles jugent adéquates: la société HLM & la Cité. Véritable proclamation de ban, les politiques urbaines sont nées. 

Ainsi, au cours des années 1950-1960 et après plusieurs siècles de disparition au profit du terme Faubourg, le terme Banlieue revient-il sur le devant de la scène avec toute sa force sémantique héritée en tant qu’une seule et même entité au sein de laquelle les Cités, standardisées et régulatrices, peuvent opérer le renouveau rêvé par l’autorité publique.

De la Banlieue aux banlieusards

Si je devais résumer le film, je dirais qu’il s’agit de trois histoires de chute. Comment peut-on tomber – du ciel, d’un fauteuil roulant ou de son piédestal – et être récupéré ? Voilà la question qui traverse à chaque instant Asphalte. Car les gens de banlieue peuvent être de très grands «récupérateurs». Pour y avoir passé ma jeunesse, je peux dire que je n’ai jamais connu de solidarité aussi forte qu’en banlieue.

Samuel Benchetrit, Septembre 2015

Ce thème de la chute inhérente à la Cité et à la Banlieue, on le retrouve aussi dans le film de Mathieu Kassovitz, La Haine, réalisé vingt ans plus tôt:  « C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. Mais l’important n’est pas la chute, c’est l’atterrissage.« 

Atterrir dans une Cité, donc. Trois histoires de chutes sont racontées dans Asphalte qui sont aussi trois histoires de récupération. 6 personnages donc. 

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